Wednesday, January 13, 2016

Panzercommunisme en Asie
Par Olivier Todd

Ce n'est pas en raison du caractère inhumain du régime Pol Pot que le Cambodge a été envahi. Le Cambodge n'en est pas moins pulvérisé. La première vraie guerre entre pays communistes débouche sur une occupation.

La vietnamisation est classiquement présentée par les vainqueurs comme une " libération ". En 1956 ou en 1968, Hongrois et Tchèques tâtent des chars soviétiques. En 1979, les tanks de Giap, appuyés par l'aviation, se servent de toute leur puissance de feu. Dans le Blitzkrieg vietnamien, on doit reconnaître un changement quantitatif des méthodes militaires. Il faut repérer aussi la continuité qualitative des techniques politiques. A l'échelle historique, pour la prise du pouvoir, le Panzercommunisme n'innove pas. En 1920, l'Armée rouge se lance contre la Pologne : Lénine invente un gouvernement provisoire. En 1944 : pour le même pays, Staline baptise le Comité de Lublin. Dans les années 60 et 70, les communistes de Hanoi forgent pour le Vietnam du Sud un Front national de libération (F.n.L), puis un Gouvernement révolutionnaire provisoire (G.r.p.) prétendument indépendants.
L'Histoire s'accélère : au Cambodge, ils fabriquent, en quelques mois, un Front uni de salut national du Kampuchea (Fusnk) et un Conseil révolutionnaire équivalent d'un gouvernement provisoire. Ils ont exploité l'impopularité des régimes de Saigon et la démence du système Pol Pot. Les chars qui prirent Saigon furent déguisés en troupes du G.r.p., ceux qui investirent Phnom Penh en unités du Fusnk. Le maquillage, ici, est plus voyant. En France, seul un éditorialiste de " L'Humanité " feint de croire que les Vietnamiens n'ont fourni qu'une force d'appoint.
Les dernières autorités cambodgiennes clament qu'elles ont eu l' " aide de la population " pour abattre la " clique Pol Pot-Ieng Sary ". Pendant leurs offensives de 1968, 1972, 1973, les Nord-Vietnamiens firent de même. Les combats terminés, à l'analyse, cette fiction s'évanouit : il n'y eut jamais de soulèvement populaire.
Les schémas de la conquête du Vietnam du Sud et du Cambodge se ressemblent. Le " programme " du Pusnk est un démarquage caricatural des programmes du F.n.i. et du G.r.p. en 1960, 1965, 1968, 1969. Avec la même langue de bois, la même rhétorique rassise, plus vietnamienne que cambodgienne, il garantit toutes les libertés. Pourquoi la " liberté de circulation " serait-elle plus libéralement octroyée au Cambodge qu'au Vietnam ?
Parmi les nouvelles célébrités cambodgiennes, on trouve naturellement les potiches, l'inévitable bonze, à côté des intellectuels et des femmes " progressistes ", ingrédients des fronts mis en place par les communistes, partout, au Cambodge comme au Vietnam, en Asie comme en Europe. Le Fusnk, comme le G.r.p., a un bel avenir derrière lui. Tous ces fronts et ces gouvernements tactiques de la péninsule indochinoise servent une ancienne, solide stratégie. En 1951, une directive du Lao Dong, le P.c. vietnamien, précisait : " Quand les conditions le permettront, les partis révolutionnaires du Vietnam, du Cambodge et du Laos seront rassemblés dans un parti unique. " Le parti, c'est l'Etat. La Grande Indochine est proche. 
A travers toute l'Asie (voir l'article d'Emile Guikovaty) la longue peur revient. A Kuala Lumpur ou à Bangkok, beaucoup souscriraient aux propos de Sihanouk, Lazare politique converti à la théorie des dominos. Surgissant à Pékin, il dit des Vietnamiens : " Ils menacent la Thaïlande, et, après l'avoir avalée, ils avaleront Singapour et la Malaisie... "
En Europe ou en Amérique ? parce qu'il n'y a pas de guérillas communistes au Luxembourg ou dans le Nord-Ouest canadien ? ? les experts, commentateurs ou diplomates, restent encore prudents face à ces réjouissantes perspectives. Les mêmes assuraient il y a quelques mois que jamais les Vietnamiens n'oseraient prendre Phnom Penh.
Les mêmes, toujours, affirment qu'il n'y aura pas de conflit armé sérieux entre le Vietnam et la Chine. Pour ne pas trop perdre la face ? avec son satellite cambodgien ? la direction " droitière " de Pékin trouvera les explications idéologiques requises pour justifier un lâchage des déviationnistes gauchistes polpotiens. Partout on suppose qu'elle évitera de se laisser entraîner dans de vastes opérations militaires ou une guerre contre le Grand Vietnam.
Il faut aussi tenir compte des vieilles théories, de la psychologie figée, du marxisme messianique de l'équipe dirigeante vietnamienne, même si, à Paris, à Londres, à Washington ou à Moscou, il paraît impensable qu'elle songe à provoquer la Chine. La vulgate vietnamienne telle qu'elle s'exprime dans les textes-fleuves de son, penseur en chef, Le Duan, est limpide : la révolution prolétarienne mondiale est inévitable et le Vietnam est son avant-garde. Même en apparence, les Vietnamiens, eux, n'acceptent pas la doctrine de la " coexistence pacifique ". Le Politburo vietnamien, lui, ne craint pas une guerre élargie ou généralisée, conventionnelle ou atomique. Quiconque a rencontré des dirigeants vietnamiens sait qu'ils sont convaincus d'avoir battu les Américains, pas seulement sur le plan politique, militairement aussi. L'idée est difficile à accepter : ces Vietnamiens sont persuadés qu'ils peuvent affronter la Chine et, manipulés manipulateurs, forcer l'U.R.S.S. à les soutenir, parce qu'ils représentent aujourd'hui son seul point d'appui en Asie. Toujours plus à l'aise dans la guerre que dans la paix, ces dirigeants défient tous les calculs. Le 22 décembre 1978, il y a à peine trois semaines, Giap évoquait " une éventuelle guerre d'agression de grande envergure ". Prédiction ? Il s'agissait non pas du Cambodge, mais de la Chine.
Le Vietnam du Panzercommunisme ne pourrait être freiné que par des engagements et des sanctions très fermes des démocraties, du Japon aux Etats-Unis, de la Suède à la France ? et encore ! Le requérir poliment de retirer ses troupes du Cambodge est aussi réaliste que de demander le départ des divisions soviétiques de la R.D.A. ou de Pologne.
Les grandes puissances veulent que l'épisode cambodgien reste " localisé ". Mais si Hanoi, emporté par ses succès, ivre de sa logique idéologique, suicidaire, cherchait au-delà de sa fédération indochinoise, dans un ou dix ans, l'extension de la guerre qui, éventuellement par la force des armes, imposerait en Asie un communisme intransigeant ? Pendant cette période, l'U.R.S.S. accoucherait dans toute l'Europe d'un communisme moins strict aux yeux du Politburo de Hanoi.
Porteurs de la vérité contre les " impérialismes " français ou américains, contre les " fantoches " de Saigon, contre les " fantoches " de Phnom Penh, jusqu'où les Vietnamiens iront-ils dans leur affrontement désormais permanent, avec Pékin ? 

Olivier Todd


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